Portrait au 24 mm : se rapprocher pour mieux regarder
- Ronan Hellou
- 31 juil.
- 5 min de lecture

Le 24 mm n’est pas la focale que l’on associe spontanément au portrait. On lui préfère généralement un 50 ou un 85 mm, qui permettent de conserver une certaine distance, d’isoler le visage et de restituer des proportions plus classiques.
Le 24 mm fait presque exactement l’inverse : il oblige à s’approcher, conserve davantage d’environnement et accentue les distances comme certains traits du visage. Il ne produit pas toujours un portrait confortable ou parfaitement flatteur, mais c’est précisément ce qui m’intéresse.
Si la photo n’est pas assez bonne, rapproche-toi
On attribue à Robert Capa cette phrase devenue célèbre :
« Si vos photos ne sont pas assez bonnes, c’est que vous n’êtes pas assez près. »
Se rapprocher ne signifie pas seulement réduire la distance physique avec son sujet. Cela signifie entrer davantage dans la scène, prendre part à ce qui se passe et accepter de ne plus photographier depuis l’extérieur.
Avec un 24 mm, je ne peux pas rester à plusieurs mètres et compter sur l’objectif pour rapprocher artificiellement le visage. Je dois avancer, entrer dans l’espace de la personne et me placer suffisamment près pour percevoir un regard, une respiration, une tension ou une micro-expression.
Cette proximité transforme forcément l’image, mais elle modifie aussi la relation entre le photographe et la personne photographiée. Le portrait devient plus direct, plus engagé et souvent plus vivant.
Une déformation assumée
Photographier un visage de près avec un grand-angle transforme les proportions. Le nez, le front, les yeux ou les mains peuvent prendre davantage de place, tandis que les éléments situés quelques centimètres en arrière semblent s’éloigner.
Cette impression vient principalement de la perspective créée par la faible distance entre l’appareil et le sujet. Dans un portrait classique, elle est généralement considérée comme un défaut qu’il faudrait éviter à tout prix.
Pour moi, elle peut au contraire devenir un langage.
Les règles de la photographie de portrait ont leur utilité : elles permettent de comprendre les proportions, la lumière, le cadrage et les effets produits par chaque focale. Mais les règles sont aussi faites pour être contournées lorsqu’un choix sert réellement l’image. Il ne s’agit pas de les ignorer, mais de savoir pourquoi on décide de s’en éloigner.
Je ne cherche donc pas à déformer un visage gratuitement ou à créer un effet spectaculaire. J’utilise cette perspective avec précision, en contrôlant la distance, la hauteur de l’appareil, l’orientation du visage et sa position dans le cadre.
Au 24 mm, quelques centimètres peuvent suffire à modifier complètement l’image. Un regard gagne en intensité, une main placée au premier plan peut raconter un métier, tandis qu’une épaule légèrement avancée apporte davantage d’énergie et de présence.
Cette focale pardonne peu les approximations, mais lorsqu’elle est utilisée volontairement, la déformation peut devenir ce qui donne au portrait son caractère.

Créer davantage de proximité et d’émotion
Un portrait ne repose pas uniquement sur la fidélité des proportions. Il repose également sur ce qu’il fait ressentir.
Avec une focale plus longue, le spectateur observe souvent la personne photographiée à une certaine distance. Avec un 24 mm, il peut au contraire avoir l’impression de se tenir juste devant elle. Le visage vient à sa rencontre, le regard devient plus direct et les détails de la peau, des yeux ou des gestes occupent une place plus importante.
Cette proximité apporte une sensation d’intimité, même lorsque le portrait est construit et éclairé avec précision. Elle laisse également entrer une forme d’imperfection qui m’intéresse, parce qu’elle rend l’image moins lisse, moins distante et parfois moins attendue.
Je ne cherche pas seulement à montrer un visage. Je veux que l’on ait le sentiment de rencontrer quelqu’un, de percevoir une énergie, une personnalité ou une émotion qui dépasse la simple apparence.
Entrer dans l’espace de l’autre
L’utilisation d’un 24 mm transforme aussi la manière dont se déroule la prise de vue. Je ne peux pas me cacher derrière la distance : la personne voit l’appareil, perçoit chacun de mes déplacements et comprend immédiatement que nous construisons l’image ensemble.
Cette proximité demande donc de la confiance. Elle ne peut pas être imposée dès les premières secondes. Il faut prendre le temps d’échanger, d’expliquer ce que je cherche et de laisser à la personne la possibilité de trouver sa place devant l’objectif.
Lorsque cette confiance s’installe, les postures deviennent moins automatiques, le visage se relâche et le regard ne cherche plus simplement à « réussir la photo ». Il devient plus franc, plus intense ou parfois plus fragile.
Le 24 mm ne permet pas réellement de photographier à distance. Il oblige à créer une relation, et c’est souvent dans cette relation que le portrait prend toute sa force.
Montrer le visage et son environnement
L’autre intérêt du 24 mm est sa capacité à conserver le contexte. Même en restant proche du sujet, je peux intégrer son lieu de travail, ses outils, ses gestes ou les lignes qui structurent l’espace.
Pour le portrait d’un artisan, les mains peuvent devenir aussi importantes que le visage. Pour un artiste, l’atelier, les œuvres et les matières prolongent son univers. Pour un dirigeant, l’architecture du lieu, un bureau ou la présence d’une équipe peuvent raconter une partie de son rôle.
La personne ne flotte plus devant un arrière-plan flou et interchangeable. Elle appartient à un lieu, à une activité et à une histoire.
Le 24 mm ne montre donc pas uniquement qui elle est. Il permet aussi de montrer ce qu’elle fait, ce qui l’entoure et la manière dont elle occupe son environnement.

Un choix, pas une règle
Je ne réalise évidemment pas tous mes portraits au 24 mm. Certaines images ont besoin de davantage de recul, de douceur ou d’une perspective plus neutre. Un portrait très institutionnel, une photographie destinée à un trombinoscope ou une série qui doit rester parfaitement homogène appelleront souvent une autre focale.
Le choix d’un objectif ne doit jamais devenir un automatisme ou une signature répétée sans intention. Il doit toujours répondre à ce que l’on souhaite raconter.
Je choisis le 24 mm lorsque je veux créer une image immersive, renforcer l’intensité d’un regard, donner davantage de place aux gestes ou intégrer l’environnement dans le récit. Non pas parce qu’il serait meilleur qu’un autre objectif, mais parce qu’il permet de produire une sensation différente.
Conclusion
Au fond, le 24 mm ne change pas seulement le cadre : il change ma position de photographe. Il m’oblige à avancer, à observer davantage et à assumer pleinement la relation avec la personne qui se tient devant moi.
La déformation existe, et je ne cherche ni à la nier ni à la corriger systématiquement. Je cherche à la comprendre, à la maîtriser et parfois à l’utiliser pour renforcer un regard, un geste ou une présence.
Parce qu’un portrait n’a pas toujours besoin d’être parfaitement sage ou parfaitement conforme aux règles pour être juste. Il doit parfois accepter une perspective moins classique, une proximité plus forte et quelques imperfections.
Il doit simplement nous donner l’impression d’être là, presque face à face.








































